A Failure is just a bitter Victory

Il ne parle pas. Il ne dit pas vraiment ce qu’il a sur le coeur. Pour me protéger ? Parce qu’il ne ressent rien ? Parce qu’il ne sait pas comment le faire ? Parce qu’il ne veut pas ?

Et moi, est-ce que je parle vraiment ? Ou alors je me contente peut-être de penser tellement que je ne sais plus faire la différence entre les mots dans ma tête et les mots que je prononce ?

Il fait beau, il fait chaud. Je n’ai jamais eu aussi froid au fond de mon coeur. Il ne s’agit pas de perdre un homme, de mettre une relation en danger. Ce n’est pas l’histoire d’amour d’un homme et d’une femme. C’est nous, et toi.

Ca me remue les entrailles au propre comme au figuré. Tu es là, ma chérie. Ma fée, ma belle. Je ne t’ai jamais rencontrée mais je t’aime. Déjà. Tu bouges et ça me fait monter les larmes aux yeux parce que je ne peux pas envisager un avenir sans toi. Tu es déjà là ! Tu ne peux pas disparaître…

Maman me dit que je suis jeune et que si tu es malade, je pourrai recommencer. Ces mots me paraissent tellement inhumains… N’importe quel bébé ne sera pas toi, et c’est toi que j’aurais perdue. Tu ne peux pas être malade. Ce n’est pas possible. C’est le premier interdit que je te pose. Je t’interdis d’être malade, tu comprends ? Une varicelle, une grippe, un rhume si tu veux, plus tard, bien plus tard. Mais pas ça. Rien de grave. Je te l’interdis ! Pitié…

"T’es vraiment une poissarde !"

Qu’est-ce que j’ai pu entendre cette phrase… Elle m’a souvent énervée, parfois amusée, quelques fois laissée de marbre. 

Aujourd’hui, je la déteste. Je la déteste parce qu’elle est vraie. Depuis le début de cette grossesse, je n’ai jamais été en paix. Il y a toujours quelque chose pour m’inquiéter. Une clarté nucale épaisse, un placenta praevia, l’amniocentèse et ses risques, l’attente des résultats, une échographie cardiaque, une anomalie détectée. Et aujourd’hui, qu’est-ce que j’apprends ? Que ce n’est pas terminé, oh non !

Je ne sais pas quelle divinité j’ai offensée pour qu’on s’acharne autant sur ma fille mais je donnerai l’éternité de ma mort à faire les tâches les plus ingrates et les plus sales pour qu’on lui foute la paix et qu’elle aille bien une bonne fois pour toutes. 

Je ressors de ce rendez-vous du sixième mois avec l’irrépressible envie de hurler, de pleurer jusqu’à ce que mort s’ensuive et de tuer. On me demande de refaire une amniocentèse tout début septembre pour confirmer un doute. Une probabilité. En attendant, d’autres échographies pour confirmer les doutes et peut-être mettre en évidence des symptômes de ce trouble chromosomique soupçonné. Mais voilà, l’amniocentèse pourrait déclencher le travail et on me ferait une césarienne. Ma fille pourrait naître à 7 mois de grossesse, avec tous les risques que ça engendre et toutes les séquelles qu’on peut imaginer. On pourrait m’annoncer que ma fille est effectivement atteinte, et je le sais, dans ce cas-là, le jour de sa naissance serait aussi le jour de sa mort parce que je ne peux pas vivre avec un enfant handicapé en le sachant. 

Et là je suis perdue. Aucune chance de me réveiller d’un mauvais cauchemar ; c’est la vraie vie cocotte ! T’y échapperas pas. Quelque soit l’issue, si elle est mauvaise tu te sentiras coupable. 

Putain.

Ce qui est rare est cher. Un cheval bon marché est rare. Donc un cheval bon marché est cher.

Et si ?

Aujourd’hui est un jour où j’aimerais sortir de ma propre vie. Parfois, je réfléchis aux choix différents que j’aurais pu faire. Et si je n’avais pas dit non à Sciences Po ? Quand j’y pense, j’ai vraiment été méprisante ce jour où j’ai repoussé cette offre qui m’était faite sur un plateau d’argent sans même y réfléchir. Et si j’étais restée en Martinique au lieu de me déchirer le coeur à en partir ? Et si j’avais essayé plus longtemps l’école d’art ? Et si j’étais rentrée en Martinique en 2009 sans en repartir ? Après tout, rien ne m’obligeait à repartir sur la région parisienne. Rien du tout. 

Aujourd’hui je serais occupée à quoi du coup ? C’est con à dire mais j’aimerais bien savoir. Je ne dis pas que j’échangerais cette vie-là contre une des autres. Mais j’ai la curiosité de savoir. Comment serais-je ? Physiquement, mentalement. Plus jolie, moins fatiguée ? Stressée ? Enervée ? Triste ? Heureuse ? Juste différente ou parfaitement la même ? Je ne saurais jamais et parfois j’ai la nostalgie de ne pas connaître cette autre Morgane.

Dans une autre vie, il n’y aurait pas la bulbette, parce qu’il n’y aurait pas Amour. Rien que ça, et toute proposition de changement de destin est juste inenvisageable. Niet. Non. Je reste où je suis. Et c’est ce genre de phrase romantico-àlakon qui fait que même si je suis blasée des difficultés qui s’accumulent et se suivent, je continue. Même si j’en pleure, je continue. En fait, je n’ai pas le temps ni l’énergie pour pleurer longtemps. Deux-trois larmes et il faut déjà repartir. Je n’ai pas le loisir de m’apitoyer. Le devoir m’appelle. Je ne me reconnais pas.

Je repense à cette fille cloîtrée chez elle qui a mis deux ans à oublier un mec. Je repense à cette ado meurtrie qui voulait en finir et se blessait tellement elle se haïssait d’exister. Je repense à cette fragilité qui laissait mes démons me déchirer. Je repense à ces longs moments de solitude et de panique où je ne savais plus comment me sortir de cette noirceur, de ce mal-être, de ce dégoût de moi-même. Je repense à ce désir viscéral de mourir, de souffrir pour expier mes fautes, mes défauts, ma laideur. Je repense à ce vide qui me faisait presque vomir. Qui aurait cru qu’un jour, tout simplement, je n’aurais plus le temps ? Plus le temps. Bien sûr, tout ça est encore là, mais ça reste tranquille. J’ai la vie d’Amour à partager : comment pourrais-je lui faire ça ? Non, pas à lui. J’ai essayé de ne l’infliger à personne, est-ce que j’ai réussi ? Je porte en moi la vie d’une petite fille qui ne m’a rien demandé. Quand elle sera là, elle aura besoin de moi. Elle aura besoin de quelqu’un qui à défaut d’être équilibré, fait l’effort de le devenir. Je sais que je l’aimerai au-delà de tout ce que j’ai connu. Pas le temps ni le droit d’être faible comme ça. Je sais que je craquerai, mais je n’aurai pas le courage de lui infliger ça. Oh non. Et à Amour non plus.

Comment peut-on aimer d’autres êtres humains à ce point-là ?

Il y a ces jours où j’ai juste envie de fermer les yeux et sortir de ma propre vie. Ces jours où les considérations des gens me paraissent tellement misérables. Oui, ta pochette pleine de cristaux Swarovski est morte, et oui elle t’a coûté 350 balles et alors ? Et alors ?! T’avais qu’à faire attention. Connasse. Il y a ces jours où je ne supporte rien et surtout pas moi-même. J’ai vraiment envie de me mettre des claques, par moments. Comme ça, pour me punir d’être ce que je suis, de faire ce que je fais. Parce que je pense sincèrement le mériter et que personne ne le fait. Que personne n’a le droit de le faire.

Et puis il y a d’autres jours. Qui me paraissent moins durs que les autres alors que rien n’a changé. La situation qui me bouffe est toujours la même : pas d’appart, pas de perspective immédiate d’en avoir un d’ailleurs. Mais bon. Je relativise. Elle n’est pas encore là, après tout. Il nous reste du temps, non ? Et puis on s’aime alors merde, hein. Je me fous la pression toute seule et finalement, ce qui compte c’est le présent. Alors quand je m’en rends compte, comme cet aprem, j’attends plus ou moins patiemment qu’Amour rentre et je le harcèle un petit peu avec des messages. Je repense aux jolis pyjamas que j’ai achetés, au fait que le matelas à langer est là, dans la douche mais là (oui vraiment, il nous FAUT un appartement plus grand !). Je sais qu’on mange à notre faim, qu’on se fait plaisir et qu’on a un toit au-dessus de la tête. Finalement, n’est-ce pas le principal ? 

J’envisage les perspectives d’avenir et je me dis que ça ne peut qu’être mieux. On ne peut qu’avoir mieux. Un appartement plus grand, plus beau. Une maison. Un jardin. Des vacances (Interrails ?). Bordeaux. Peut-être ailleurs aussi. J’ai vu sur un groupe privé Facebook auquel je participe une question dont imaginer la réponse m’a fait sourire et mis du baume au coeur. “Quelle famille rêvez-vous de former avec votre mec et vos enfants ?” Bah en fait, rien de plus que ce qu’on a déjà : des câlins, des rires, des blagues de merde, de la complicité et de la compréhension mutuelle. On ne se tolère pas, on s’aime. On ne fait pas avec, on s’aime. On construit, on élabore, on avance. Et la bulbette sera là avec nous, pareil, à grandir comme nous grandissons nous encore, à faire des câlins, à rire, à prendre notre humour merdique et à s’épanouir autant que possible j’espère. Oui il y aura des jours et des périodes difficiles, mais finalement ce n’est pas ce qui compte et si c’était là le principal aspect d’une vie de famille, je crois que personne ne se lancerait dans l’aventure. Hauts les coeurs, on vaincra de tout, tous les trois.

Bon ben non, pas d’échographie morphologique pour cette fois. Ce sera dans un mois. C’est une crevette de 416g qui bouge beaucoup et se porte bien. 

On attend une réponse pour un super appart. J’en peux plus d’attendre. 

On est à Limoges avec Amour et ça se passe bien. Les chiens s’éclatent comme des petits fous et on passe des moments agréables. Je reconnais que j’ai peut-être émis un jugement erroné sur eux. Peut-être. Un seul weekend n’est pas déterminant.
J’appréhende en tout cas le retour à la maison. J’ai peur de passer de cette agréable petite maison avec jardin à mon petit studio. J’ai peur des mois qui viennent. Quand déménagerons-nous ? Et pour atterrir dans quoi ? On n’a pas le loisir d’être difficiles et on ne peut pas se payer le luxe de refuser des appartements. Je regarde les appartements et les maisons sur Bordeaux et je me demande si ce rêve n’est pas plutôt une douce illusion.
Tout ça parce qu’il nous manque deux papiers qu’on ne peut pas obtenir avant septembre et une petite centaine d’euros en plus par mois. Ça me paraît tellement dérisoire, limite ridicule.
Je veux mon chez-moi, avec mon Amour, ma fille, mon chien et nos chats sans qu’on soit à l’étroit, à se demander où poser/ranger la moindre chose.

Sinon la semaine prochaine je revois mon sage-femme et les choses sérieuses vont commencer. On va parler des séances de préparation à l’accouchement, sûrement faire la deuxième échographie officielle. Il faut qu’Amour harcèle pour les apparts et moi je vais encore me battre avec la sécurité sociale puisque je n’ai pas eu les nouvelles promises. Je vais commencer à m’inscrire dans différentes maternités où je serais susceptible d’accoucher si on déménage dans le coin. En espérant qu’il ne soit pas trop tard. Et profiter un petit peu avant de plonger dans l’enfer de l’été chez Swarovski. J’ai tellement peu envie d’y retourner, c’est affligeant. Je veux travailler ailleurs !

C’est une fille. Une bulbette. On le sait depuis lundi dernier. J’ai passé une échographie d’une demi-heure avec le sage-femme le plus cool du monde. Hyper relax et trop sympa.

À part ça, no good news. Donc, à quoi bon rester ?

IT’S A GIRL ! :)

Le bulbe n’a rien. Le bulbe n’a rien. J’en reviens pas. Un mois de doutes et d’angoisse qui se termine. Il n’a rien. Aucune trisomie. Pas la moindre. Et c’est sûr à 100%. Je suis tellement soulagée. Je peux voir un peu plus loin sans avoir la petite voix qui me dit “peut-être que tu ne rencontreras jamais le petit bulbe”. C’est fini. Je peux profiter à fond sans m’inquiéter. Il va bien et il est normal. Joie !